Le graff n’est pas sale

        Tout le monde s’accorde sur ce point : le 13e arrondissement est un haut lieu du street-art parisien, peut-être même du street-art tout court. Jusqu’à aujourd’hui, vendredi 20 avril, 5h30, le quartier s’était retrouvé doté d’un nouvel espace d’expression entièrement libre : le centre universitaire Pierre Mendès France, investi par la Commune libre de Tolbiac. Après l’évacuation musclée de ce matin, il y a fort à parier que les œuvres et slogans qui recouvraient les murs de Paris 1 vont être effacés, puisqu’il faut « nettoyer » les locaux. Mais si le graff est effectivement un acte souvent vandale et dérangeant, considérer la peinture comme une matière sale est une vue de l’esprit.

        Que trouve-t-on exactement sur les murs de Paris 1 ? Un joyeux mélange de poésie, d’humour plus ou moins trash, et de revendications plus ou moins profondes. Ce qui est certain, c’est que l’université est tellement taguée qu’il y a de quoi s’occuper entre deux conférences ou cours alternatifs.

        Évidemment, des slogans politiques très divers fleurissent un peu partout. Soutiens à la ZAD de Notre Dame des Landes, colère contre les violences policières, interpellation des politiques, le spectre est assez vaste. C’est parfois joliment formulé et parfumé d’utopisme (« Notre seule patrie, l’enfance »), parfois plus généraliste (« Anti nazi »), souvent provocateur (« Apéro chez Valls ! »). L’ensemble est enrichi par des détournements humoristiques ingénieux : « La fac est à nous, la fac est à toi et moi ! ». Olala…

De temps en temps, les yeux se reposent en tombant sur un tag innocent, vierge de toute revendication. Ils sont posés gratuitement par des gens se sentant momentanément affranchis des interdits habituels et qui n’ont d’autre but que de se faire plaisir, ou de faire rire. D’autres laissent libre cours à leur fibre créative et composent quelques jolis motifs. D’autres, au contraire, choisissent de donner à leurs dessins une portée autre que l’esthétisme et des scènes plus ou moins subversives s’ornent de slogans politico-philosophiques.

On remarque aussi beaucoup de tags féministes, drôles et farouches. D’ailleurs, mercredi dernier, on a eu le plaisir de voir Gérard Filoche discourir sur l’histoire du salariat, dos à un tableau où était dessinée une reproduction à la craie à la fidélité discutable de L’Origine du monde. Dans les toilettes, clitoris, vulves et slogans queer sont légion.

Enfin nos yeux s’attardent sur des phrases revendiquant l’occupation des murs et leur utilité comme objet politique. Le centre Pierre Mendès France est devenu un bâtiment entièrement politisé, un des centres d’une lutte commune et nationale. Peindre sur ses murs, c’est en effet revendiquer une liberté d’expression qu’on a du mal à exercer face aux médias traditionnels ; c’est réussir à crier sans perdre sa voix face au désintérêt du grand public ; graffer, c’est écrire à gorge déployée.

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        Alors, n’en déplaise à George Haddad, président de l’université Paris 1, non seulement nous n’avons vu ni drogue, ni prostitution, ni violence de la part des occupants à Tolbiac, mais en plus l’université n’a pas besoin d’être remise en état. Une trace d’aérosol n’est pas plus propre quand elle sert à réaliser une fresque autorisée par la mairie, quelques centaines de mètres plus loin, que quand elle permet aux étudiants de libérer pacifiquement leur colère. Les professionnels du désordre peuvent être fiers d’avoir laissé une marque sur leurs murs, résistance probablement éphémère face aux professionnels de la désinformation.

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