Quand on n’entend plus les cris, l’écrit prend le relais

Entre les protestations contre la loi travail il y a quelques temps, celles contre Parcoursup et la réforme de la SNCF l’année dernière, et celles des Gilets Jaunes maintenant, les tags politiques ne cessent de fleurir dans les rues de France. Perçus comme du vandalisme, leurs auteurs sont souvent sévèrement punis pour avoir « dégradé » les murs qui leur servent de support. Au moment des blocus de Tolbiac, j’avais déjà écrit un article sur le sujet. L’actualité récente m’a donné envie de réitérer pour rappeler que LE GRAFF N’EST PAS SALE.   

La violence n’est pas où l’on croit

 

« Il faut vraiment n’avoir jamais connu la misère pour pouvoir penser qu’un tag sur un monument historique est plus grave que l’impossibilité de se soigner, de vivre, de se nourrir ou de nourrir sa famille.» Voilà ce qu’écrit Edouard Louis dans cet article pour les Inrocks, faisant ainsi suite à certains « dommages » infligés à l’Arc de Triomphe (on ne parle pas ici de ce qui s’est passé à l’intérieur du monument). Une pensée d’une infinie justesse, qui trouve un écho particulier en moi, alors que je vibre encore de colère après la lecture d’un autre article, de Médiapart. Dans celui-ci, les journalistes Rachida El Azzouzi et François Bonnet relatent point par point le « procès » de différents hommes interpellés à la suite des manifestations du 1er décembre dernier. S’ils sont tous révoltants d’injustice, le récit de celui de Benoit m’a particulièrement émue. En voici un extrait :


« Benoît est devant le tribunal le visage éraflé, le nez cassé, un œil tuméfié. De cela, les juges ne disent mot. […]Cela n’intéresse pas le tribunal […].Le juge s’intéresse aux dégradations de bâtiments. Benoît le reconnaît aisément, il n’est pas à l’aise avec la parole, alors il aime bien les tags au pochoir. Ce jour-là, avec un ami, ils […] bombent sur les planches qui protègent les vitrines […] le visage de Macron et l’éternel « Marche ou crève ». »


Devant le juge, Benoit s’explique de la sorte (propos toujours rapportés par les journalistes de Médiapart) : « Nos paroles, on les écoute pas, donc j’écris… » C’est dit simplement, c’est criant de vérité.

Forcé.e.s à voir la colère

 

Malgré tout ce que les médias mainstream relaient d’indignement face à cette pratique, taguer n’est pas salir. Pourtant, le tag dérange. Il dérange parce qu’il force à voir ce que certains refusent d’entendre en posant un film hermétique sur leur environnement. Mais on ne peut pas fermer les yeux lorsqu’on arpente sa ville. Alors on contemple, contraint et forcé, les hurlements silencieux, le désespoir bâillonné et les revendications ignorées. Le mépris de classe consiste avant tout à se boucher les oreilles. Les slogans tracés à coups rapides d’aérosol, eux, forcent les passants à écarter leurs œillères pour un bref instant. Dès lors, la condamnation des graffeurs devient une forme de censure de la pensée populaire.

L’excès de zèle de la justice française

 

Ses peintures illégales ont valu à Benoit, vraisemblablement, un matraquage en règle, en plus d’une condamnation à six mois de prison, 500€ d’amende et huit mois d’interdiction de se rendre à Paris. Une sanction plus que démesurée qui prouve l’efficacité du tag. Les slogans incisifs, irrévérencieux, font peur à l’Etat qu’ils apostrophent. Dans le même temps, ils sont des cris de ralliement, qui, comme les discours tonitruants des généraux avant une bataille, mettent du baume au cœur aux manifestants et les aident à trouver le courage de se tenir droit face au CRS surarmés. Et puis, quel plaisir de voir écrit « Justice pour Adama » sur la façade de l’Arc de Triomphe. Les tags ont aussi ce pouvoir de transformer un symbole napoléonien en symbole du soulèvement populaire.

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